Bonjour et bienvenue dans « Une voix, un monde », le podcast qui s'intéresse à la voix et à la parole.
Il y a des paroles qui avancent comme une main posée dans le dos. Elles nous accompagnent, nous guident, nous laissent respirer. Et puis, il y a des paroles qui avancent par petites impulsions successives. Elles réveillent, elles découpent, elles font ressortir chaque mot. Aujourd'hui, nous allons parler du phrasé, cette manière de lier ou de détacher les mots, de créer des continuités et des ruptures. Un geste vocal très corporel qui peut transformer votre façon de conduire l'attention, de clarifier votre pensée et de convaincre.
Je suis Roch Jamelot, coach vocal et expert en communication orale.
Parce que mieux parler, c'est peut-être mieux vivre, parce que la parole n'est pas une marchandise, mais une responsabilité, un acte d'humanité : dans « Une voix, un monde », partons à la recherche des secrets de la parole vivante, authentique.
Chaque samedi, nous explorons ensemble une question qui nous concerne tous autour de la voix et de la parole. Et je vous transmets un exercice à mettre en pratique au cœur de votre quotidien pour nourrir votre puissance d'agir dans le monde. Car une voix qui s'élève, c'est un monde qui s’éveille.
Imaginez quelqu'un qui vous explique un chemin dans une ville que vous ne connaissez pas. Il ne vous donne pas seulement des mots, il vous fait presque marcher avec lui : « Vous prenez la rue à gauche, vous continuez jusqu'à la place et là, après la fontaine, vous verrez une petite porte bleue. » Sa parole accompagne votre déplacement. Elle ne vous jette pas les informations une par une. Elle les relie comme si sa voix dessinait un trajet dans l'espace. Puis, au moment important, le français change : « Attention, pas la grande porte, la petite, bleue, à droite. » Là, les mots se détachent. Ils deviennent des repères, presque des panneaux indicateurs.
C'est exactement cela, le phrasé. Une manière de guider physiquement l'écoute. Parfois, la voix déroule un chemin, parfois, elle pose des bornes. Parfois, elle les relie, parfois, elle découpe. Et l'auditeur, sans même s'en rendre compte, suit ce geste vocal comme il suivrait une main qui lui montre la route. Le phrasé, c'est la manière dont on conduit musicalement une phrase. C'est la façon dont on enchaîne les syllabes, les mots, les groupes de mots. Ce n'est pas seulement une question de joli son, c'est une question de mouvement. Dans la méthode Carte Orale® que j'ai créée, le phrasé fait partie des outils de la carte Le Musicien.
Et ce mot « musicien » est important parce que parler, ce n'est pas seulement produire des mots, c'est faire entendre une pensée en mouvement, une pensée qui respire, qui avance, qui s'arrête, qui reprend, qui sépare, qui relie.
En musique, on distingue notamment deux grands types de phrasés : le legato et le staccato.
Ces deux mots viennent de l'italien.
Legato signifie lié, staccato signifie détaché. En voix parlée, le legato consiste à faire avancer la phrase comme un ruban sonore. Les voyelles s'étirent légèrement, les consonnes ne rompent pas le mouvement. La parole semble glisser d'une voyelle à l'autre comme si elle suivait une ligne continue. Elle se déroule.
Le staccato, lui, détache les syllabes ou les mots. Il crée de petites impulsions successives. Il y a des micro-ruptures entre les mots.
Pour illustrer le legato, prenons une phrase très simple : « Nous allons prendre le temps de regarder ce point ensemble ». Ici, en legato, la voix avance avec souplesse dans une direction continue. Elle propose à l'auditeur de suivre un fil. Le legato est très corporel. Pour réussir un vrai legato, il ne suffit pas de dire les mots. Il faut que le souffle porte la phrase. Il faut que le corps conduise la continuité de l'intention. Il faut une disponibilité dans la respiration, une liberté dans la dans le larynx.
C'est pour cela que le legato peut donner une impression d'accompagnement. On a l'impression que la personne qui nous parle nous prend par la main. Elle ne nous donne pas seulement une information, elle nous aide à traverser la phrase. Le legato est donc très utile lorsque vous voulez expliquer, raconter, apaiser, installer une vision, créer du lien. Il donne du liant à l'expression. Il permet de dérouler une pensée, il soutient l'auditeur dans la durée.
Par exemple : « Si nous prenons le temps d'écouter ce qui se joue vraiment, nous pourrons trouver une réponse juste ». Dite ainsi en legato, cette phrase peut ouvrir un espace. Elle n'impose pas, elle accompagne. Elle donne à l'auditeur le temps d'entrer dans la pensée.
Mais attention, trop de legato peut aussi endormir. Si tout est lié, si tout coule, si tout se déroule avec la même douceur, l'auditeur peut finir par flotter un peu. Et flotter, c'est agréable jusqu'au moment où l'on ne sait plus très bien où l'on va. Trop de legato peut aussi devenir trop solennel, voire pontifiant, voire même artificiel. On peut donner l'impression de faire de l'effet. Et dans ce cas, au lieu de renforcer l'authenticité, le phrasé peut produire une distance.
Le staccato, lui, fonctionne autrement. Il crée une autre relation. Dans le staccato, on détache les syllabes ou les mots. Il y a de micro ruptures entre les éléments de la phrase. Mais, et c'est essentiel, l'intention, elle, reste continue. Les mots sont détachés, mais la pensée garde sa direction. Avec le staccato, vous ne prenez pas l'auditeur par la main, vous lui montrez les marches une par une. Vous dites : « Premier point, clarifier. Deuxième point, décider. Troisième point, agir. »
Le staccato réveille l'écoute, il donne du rythme, il clarifie. Il permet d'isoler les informations. Il est très utile lorsque vous voulez exposer une pensée complexe, lorsque vous voulez poser des jalons, distinguer des éléments, faire ressortir une structure.
Dans une réunion, par exemple, si vous dites en legato : « Notre difficulté vient de trois choses: le calendrier, le budget et la répartition des responsabilités », cela donnera une phrase fluide. Mais si vous la dites en staccato : « Notre difficulté / vient de / trois choses : / le calendrier, / le budget / et / la répartition / des responsabilités. » Vous créez une autre écoute, plus nette, plus directive.
On voit bien là que l'auditeur, dans le staccato, n'est plus dans la situation de confort d'être accompagné. Il est mis plutôt en état d'alerte sur le qui-vive. Comme les éléments sont disposés les uns à la suite des autres, la direction du mouvement général est plus difficile à percevoir. La continuité est moins évidente. Cela mobilise davantage son attention et réclame toute sa vigilance. Donc, attention à ne pas en abuser. Trop de staccato risque de fatiguer l'auditeur et au bout d'un moment, il décroche.
Il ne faut pas non plus confondre staccato et accents. Nous avons parlé des accents toniques dans l'épisode 13. Les accents sont des appuis. Ils mettent certains mots ou certaines syllabes en relief. Le phrasé, lui, organise la manière dont les éléments sont liés ou détachés.
Autrement dit, les accents répondent à la question : « Où est-ce que j'appuie ? » Le phrasé répond à la question : « Comment est-ce que j'enchaîne ? »
Et cette distinction est capitale. Ainsi, le staccato ne veut pas dire mettre un accent sur chaque mot. Si je dis en staccato et en y ajoutant des accents : « Notre difficulté vient de trois choses : le calendrier, le budget et la répartition des responsabilités. » Là, ce n'est plus seulement du staccato, c'est du staccato suraccentué. On n'est plus seulement dans la clarté, on entre dans une parole qui peut être perçue comme autoritaire, hyper directive, voire agressive.
L'auditeur peut alors se sentir tenu, voire un peu bousculé. L'effet relationnel n'est plus le même. Ce n'est pas forcément ce que vous voulez produire.
Dans certaines situations pourtant, il faut être très directif, bien sûr.
Mais il faut juste savoir ce que l'on fait et pourquoi on le fait.
En communication orale, l'éthique commence là : prendre la responsabilité de l'effet que produit sa parole.
Pour résumer, nous abordons ici deux grandes polarités du phrasé : le legato et le staccato. Le legato relie, le staccato détache.
Le legato conduit l'auditeur par continuité. Il l'invite à suivre un fil, à entrer dans un mouvement, à se laisser accompagner dans la pensée.
Le staccato, lui, conduit par impulsions. Il crée des repères, il distingue, il réveille l'attention.
Mais un bon phrasé ne consiste pas à choisir une fois pour toutes entre les deux. Vous commencez à me connaître maintenant si vous avez suivi les épisodes précédents. Un bon phrasé consiste à circuler entre ces polarités : plus ou moins lié, plus ou moins détaché, plus ou moins continu, plus ou moins impulsé.
C'est là que le phrasé devient un véritable geste d'accompagnement : pas seulement un effet vocal, mais un geste corporel, un geste relationnel.
Avec le legato, la voix soutient, relie, ouvre un chemin.
Avec le staccato, elle marque, relance, éclaire certains points du parcours.
Et ce geste ne dépend pas nécessairement de la ponctuation ou de la grammaire du texte. Une même phrase peut être portée en legato ou animée par un phrasé plus staccato. Vous pouvez respecter les mots tout en choisissant votre manière de faire voyager l'auditeur à l'intérieur de ses mots.
C'est pourquoi le phrasé n'est pas une coquetterie musicale. Ce n'est pas une manière de faire joli, c'est une manière de guider la d'attention, avec clarté, présence et respect. Dans une prise de parole en public, une réunion, une formation, une négociation, dans une conversation importante, cela change beaucoup de choses. Parce que nous n'écoutons pas seulement les mots, nous écoutons une pensée qui avance, nous écoutons un geste vocal, une manière de nous conduire dans le mouvement de l'autre.
Et ce geste s'entraîne, non pas pour fabriquer une voie artificielle, mais pour élargir notre liberté. Plus votre corps connaît ces deux chemins, la continuité du legato, les impulsions du staccato, plus vous pouvez choisir. Et plus vous pouvez choisir, plus vous pouvez servir votre intention, votre message et la relation avec votre auditoire.
Car convaincre, captiver, transmettre, ce n'est pas seulement avoir de bonnes idées, c'est aussi savoir comment les faire cheminer dans l'écoute de l'autre. Parfois, ce chemin a besoin d'un souffle de continuité. Parfois, il a besoin de petites impulsions qui réveillent l'attention. Souvent, il a besoin des deux. C'est précisément ce que nous allons explorer maintenant avec l'exercice du jour.
L’exercice du jour : « Une phrase, deux gestes »
Nous allons maintenant pratiquer un exercice très simple : l'alternance legato staccato.
Vous pouvez le faire debout si possible. Ça vous permet de mieux utiliser les mouvements corporels. Sinon, assis, les deux pied à plat au sol, le dos droit sans raideur. Laissez les épaules basses, détendez la mâchoire, laissez la respiration venir, de préférence avec le souffle en baleine bleue.
Nous allons utiliser une phrase simple qui est la suivante : « Je prends le temps de parler clairement pour être mieux entendu ».
1- Première étape, le legato.
Vous allez dire cette phrase en legato. Imaginez que votre voix se déroule comme un ruban. Les voyelles s'étirent légèrement. Les consonnes existent, bien sûr, mais elles ne coupent pas la vibration du son. Je vous montre l'intention :
« Je prends le temps de parler clairement pour être mieux entendu. »
À vous.
Dites-là en laissant la phrase se dérouler.
« Je prends le temps de parler clairement pour être mieux entendu. »
Cherchez la continuité, pas la lenteur, la continuité. Ce n'est pas forcément très lent d'ailleurs. C'est lié.
Encore une fois : « Je prends le temps de parler clairement pour être mieux entendu. »
Maintenant, observez ce que cela mobilise en vous :
- Avez-vous besoin de plus de souffle ?
- d'un corps plus disponible ?
- d'une attention plus continue ?
- d'une intention plus enveloppante ?
2- Deuxième étape, le staccato.
Vous allez maintenant dire la même phrase en staccato. Les mots sont détachés, mais l'intention reste continue. C'est-à-dire que vous ne mettez pas un mot après un autre comme ça. Attention, ne martelez pas, ne donnez pas un coup sur chaque mot, pas d'accent. Posez simplement les mots les uns après les autres.
« Je prends le temps de parler clairement pour être mieux entendu. »
À vous. Et cherchez bien, tout en ayant le phasé staccato, à garder une vraie continuité dans l'intention.
« Je prends le temps de parler clairement pour être mieux entendu. »
Encore une fois.
« Je prends le temps de parler clairement pour être mieux entendu. »
Et maintenant, vérifiez :
- Est-ce que c'est clair sans être dur ?
- Est-ce que c'est détaché sans être agressif ?
- Est-ce que l'idée continue à avancer ?
3- Et maintenant, troisième étape, l'alternance.
Une fois en legato, puis une fois en staccato, en cherchant à rester dans le même tempo.
Allons-y, legato : « Je prends le temps de parler clairement pour être mieux entendu. »
Staccato : « Je prends le temps de parler clairement pour être mieux entendu. »
Je vous invite à mettre l'épisode sur pause pour pouvoir le faire seul maintenant.
- Qu'est-ce qui change ?
- Peut-être que le legato vous donne une sensation de fluidité et de souffle d'accompagnement.
- Peut-être que le staccato vous donne une sensation de précision de structure, de tonicité.
- Peut-être aussi que le staccato vous crispe un peu. Dans ce cas, allégé, le staccato n'est pas une série de coups de marteau, c'est une juxtaposition de mots dans une continuité de pensée.
4- Quatrième étape, le mélange.
Nous allons maintenant dire la phrase en alternant legato et staccato à l'intérieur de la phrase. Et de nombreuses variantes sont possibles.
- Vous pouvez par exemple commencer la phrase en legato pour la terminer en staccato.
- Vous pouvez la commencer en staccato et la terminer en legato.
- Vous pouvez commencer et terminer en staccato et dire le milieu de la phrase en legato.
- Vous pouvez commencer et terminer en legato et dire le milieu de la phrase en staccato.
Par exemple : « Je prends le temps de parler clairement pour être mieux entendu. »
Voilà, j'ai commencé en legato, j'ai fini en legato et au milieu, j'ai fait du staccato.
Et de nombreuses variantes sont possibles, vous imaginez bien.
Alors, je vous invite maintenant à mettre l'épisode sur pause pour pouvoir, seuls, maintenant, pratiquer quelques versions différentes.
Vous voyez, en variant le phrasé, le sens change. Le geste change, la manière d'accompagner l'auditeur change.
C'était donc l'exercice : « Une phrase, deux gestes ».
Cette semaine, je vous invite à le pratiquer chaque jour avec cette phrase ou avec une phrase de votre quotidien, peu importe. Par exemple, avant une réunion, choisissez une phrase que vous direz lors de la réunion, puis dites-la en trois étapes. Première étape, en legato. Deuxième étape en staccato. Troisième étape, en mélangeant les deux selon plusieurs versions.
Vous pouvez ainsi prendre une phrase professionnelle, une phrase de présentation, une phrase que vous dites souvent à vos enfants, à vos collègues, à vos amis, à vos clients, à vos étudiants.
L'objectif n'est pas de parler de manière artificielle. L'objectif est que votre corps apprenne, que votre souffle apprenne, que votre voix découvre plusieurs chemins. Ainsi, le jour où vous êtes en situation réelle, vous n'avez pas besoin de penser à : « Attention, maintenant, je dois faire un legato très légèrement articulé avec transition vers un staccato. »
Non, heureusement. Sinon, la réunion risque d'être fort longue et assez ennuyeuse. Non, vous penserez à votre intention et votre voix, alors entraînée, trouvera le geste juste.
En pratiquant l'alternance legato-staccato, vous développez une parole plus souple, plus claire, plus vivante. Vous apprenez à accompagner quand il faut relier, à découper quand il faut clarifier, à créer des ruptures quand la tension baisse et à retrouver la continuité quand la relation en a besoin.
Cet épisode de « Une voix, un monde » touche à sa fin. Merci de l'avoir écouté.
Et bien sûr, comme toujours, je vous invite à vous abonner via votre plateforme de podcasts préférée et à vous inscrire à mon infolettre sur mon site internet www.rochjamelot.fr, à la page Contact. Ainsi, vous recevrez chaque samedi l'annonce de la sortie de l'épisode et la transcription de l'exercice pour la semaine.
Et puis, partagez cet épisode. Vous rendrez peut-être un grand service à quelqu'un de votre entourage.
À samedi prochain pour un nouvel épisode.
Je vous souhaite un bon entraînement, une bonne pratique et vous allez être une voix qu'on écoute, une parole qui compte.