Bonjour et bienvenue dans « Une voix, un monde », le podcast qui s'intéresse à la voix et à la parole.
« Articule quand tu parles, je ne comprends rien ». Vous avez peut-être déjà entendu cette phrase, ou pensé cette phrase : au téléphone, en réunion, au guichet, dans un message vocal. Il suffit parfois que les lèvres ne fassent pas leur travail pour que tout le propos perde en clarté, en présence, en autorité.
Aujourd'hui, nous allons donc parler d'un articulateur de la voix, visible, très concret et décisif : les lèvres.
Je suis Roch Jamelot, coach vocal et expert en communication orale.
Parce que mieux parler, c'est peut-être mieux vivre, parce que la parole n'est pas une marchandise, mais une responsabilité, un acte d'humanité : dans « Une voix, un monde », partons à la recherche des secrets de la parole vivante, authentique.
Chaque samedi, nous explorons ensemble une question qui nous concerne tous autour de la voix et de la parole. Et je vous transmets un exercice à mettre en pratique au cœur de votre quotidien pour nourrir votre puissance d'agir dans le monde. Car une voix qui s'élève, c'est un monde qui s’éveille.
Imaginez la scène.
Vous appelez un service client parce qu'un dossier important traîne depuis des jours. Vous êtes déjà un peu tendu. Vous expliquez votre problème, vous attendez une réponse et l'agent vous dit : « Je comprends que la situation vous pose un vrai problème. Je prends les choses en main dès aujourd'hui » (sans articulation). Vous comprenez ce qu'il vous dit, vous entendez bien les sons, mais vous sentez la nonchalance, les lèvres qui bougent à peine, comme si personne ne tenait vraiment le volant, comme si votre problème flottait encore un peu plus.
Et puis, imaginez la même situation avec un autre agent « Je comprends que cette situation vous pose un vrai problème. Je prends ce sujet en main dès aujourd'hui » (articulé). Cette fois, la voix est nette. Les mots sont bien découpés, les lèvres travaillent. Pas de dureté, pas de voix forcée, pas de ton militaire. Mais immédiatement, vous sentez autre chose. Quelqu'un prend les choses en main, quelqu'un est là, quelqu'un s'engage.
La semaine dernière, nous avons parlé de la langue, de son rôle dans l'articulation et dans la résonance. Nous avons vu que les voyelles dépendent des formes du conduit vocal, des architectures intérieures qui donnent au son sa couleur. Aujourd'hui, restons dans cette même famille des articulateurs de la voix, abordons les lèvres.
Quand on parle d'articulation, on pense spontanément aux lèvres et c'est normal. Elles jouent un rôle de premier plan. Elles sculptent le son, elles dessinent les consonnes, elles modifient les voyelles, elles participent au rayonnement de la voix et elles changent très fortement la manière dont notre parole est perçue.
Pour comprendre cela, reprenons une image que nous avons déjà croisée : le pavillon du gramophone.
La voix naît au niveau du larynx, mais elle traverse le conduit vocal que forment le pharynx, la bouche, les cavités nasales, la langue, la mâchoire et les lèvres. Or, ce conduit vocal n'est pas un tuyau fixe. Il change de forme tout le temps et les lèvres, avec la langue, modulent la forme de ce pavillon de résonance. Elles changent donc la couleur du son, le timbre, et aussi la puissance rayonnante de la voix. Il existe même entre les lèvres et la face avant des dents, un petit espace de résonance très intéressant, qu'on appelle la cavité labio-dentale. Ce n'est pas un grand hall de cathédrale, mais c'est un tremplin magique. Quand les lèvres sont vivantes, disponibles, précises, cette petite cavité participe à l'éclat, à la précision, au rayonnement de la voix. Autrement dit, des lèvres plus actives, ce n'est pas seulement mieux articuler, c'est aussi mieux faire sonner la voix.
Et en prise de parole en public, en communication orale, en éloquence, quand on veut convaincre, influencer sans forcer, cela change énormément de choses.
Il y a ensuite une autre fonction importante des lèvres, très concrète : l'intelligibilité. Quand quelqu'un marmonne, l'auditeur doit fournir un effort supplémentaire pour comprendre. Et cet effort coûte cher. Il coûte de l'attention, il coûte de la patience, il coûte parfois même de la confiance, comme nous allons le voir.
Mobiliser les lèvres améliore la précision des consonnes et la différenciation des voyelles. Le propos devient plus net, plus intelligible à l'oreille. Les lèvres sont un peu comme les mains du potier : elles façonnent l'air sonore. Si elles ne font pas correctement leur travail, la forme devient floue. C'est particulièrement évident quand les conditions d'écoute sont imparfaites : au téléphone, en visio, dans le bruit, dans la fatigue, dans une salle mal sonorisée. Dans tous ces cas-là, l'articulation n'est pas un luxe, c'est une politesse faite à l'auditeur.
Et puis, voici un point très intéressant auquel on pense moins. Dans le travail vocal, moins les lèvres sont actives, plus les cordes vocales ont tendance à compenser. En quelque sorte, si l'avant du conduit vocal ne participe pas assez, l'effort se reporte plus bas. La gorge va serrer davantage, la glotte travaille : on pousse, on fatigue. À l'inverse, mobiliser les lèvres peut soulager ce travail excessif. Cela aide à mieux répartir l'effort dans tout le conduit vocal.
Donc, très concrètement, mieux mobiliser les lèvres, c'est souvent moins serrer la gorge. Évidemment, il faut le faire correctement, pas en embarquant le cou, pas en crispant la mâchoire, pas en avançant la tête. Bref, il faut apprendre à mobiliser ses lèvres tout en gardant la détente laryngée que nous avons vue dans l'épisode 4. Il faut des lèvres toniques, pas tendues, engagées, pas agressives.
Et maintenant, allons voir quelque chose de passionnant et de moins connu. Moins connu, et pourtant, je suis certain que cela va vous parler.
Pourquoi, au téléphone, par exemple, sent-on parfois immédiatement qu'une personne prend les choses en main alors même qu'on ne la voit pas ?
Lorsque nous écoutons quelqu'un parler, les régions motrices de notre cerveau s'activent. Et lorsque nous entendons des sons de paroles qui impliquent prioritairement des mouvements de lèvres, l'activité motrice liée aux lèvres augmente dans notre cerveau, comme si, intérieurement, il simulait le geste de parole qu'il entend. C'est ce qu'on appelle la résonance motrice.
Autrement dit, la parole n'est pas reçue par l'oreille seule. Elle est aussi reçue comme un geste. Voilà pourquoi des lèvres molles donnent souvent une impression de mollesse relationnelle.
Il vous est sans doute déjà Il peut arriver que quelqu'un, pour vous saluer, vous tende une main molle, flasque. Ce n'est pas engageant, n'est-ce pas ? Parler avec des lèvres molles comme ça, c'est un peu comme saluer quelqu'un en lui tendant une main flasque. On n'a pas envie de s'engager dans la relation.
C'est donc aussi la notion de confiance, d'engagement mutuel qui se joue dans la mobilisation des lèvres. Mobiliser pleinement ses lèvres, sans excès, donne souvent une impression d'engagement, de présence, de responsabilité. L'impression que l'on prend les choses en main.
Évidemment, si les lèvres sont hyper mobilisées de façon agressive, cela crée chez l'interlocuteur une réaction de défense, de protection. Il ne s'agit pas de gesticuler des lèvres, d'avoir une articulation martiale ou métallique. Il s'agit de donner à entendre un geste vocal assumé. Là encore, tout se joue dans la nuance, l'équilibre dynamique. Il en va de l'articulation des lèvres comme de la poignée de main. Trop molle, elle n'engage pas. Trop dure, elle agresse. Juste présente, juste vivante, elle dit : « Je suis là, je vous parle, j'assume ce que je dis ».
Alors, si vous prenez souvent la parole en public, si vous animez des réunions, si vous enseignez, si vous soignez, si vous vendez, si vous négociez, si vous devez convaincre, alors ce travail des lèvres mérite vraiment votre attention. Parce qu'une bonne articulation ne consiste pas à parler de façon artificielle. Elle consiste à préciser le geste vocal pour que la voix soit plus intelligible, plus sonore, plus rayonnante, plus expressive, sans pour autant forcer. Et cela change la qualité de votre influence. Non pas une influence de domination, mais une influence de présence.
Alors, pour vous entraîner, je vous propose l'exercice du jour.
Exercice du jour : « Le sourire-projection ».
Le sourire projection, c'est un exercice très simple, mais très efficace pour réveiller les lèvres, préciser leur mobilité, sentir leur rôle dans la résonance et laisser s'installer peu à peu dans la vie quotidienne, un niveau plus naturel de mobilisation.
Installez-vous assis sur une chaise ou debout, si vous préférez. Les deux pieds bien à plat au sol, le dos droit, sans raideur, la nuque libre et la détente laryngée, c'est-à-dire : mâchoire pendante, larynx flottant au fond du puits et glotte décontractée.
- Première étape : le sourire.
Amenez doucement vos commissures des lèvres vers les oreilles sans plaquer les lèvres sur les dents, sans crisper les joues, sans durcir le regard.
Un sourire disponible, vivant, mais calme. Puis, laissez les muscles se relâcher. Les lèvres reviennent au point neutre.
- Deuxième étape : la projection.
Rapprochez maintenant les commissures des lèvres l'une de neutre et projetez le lèvre vers l'avant. Permettez-leur de se décoller des dents pour aller rencontrer l'espace. Pas une moue, pas une crispation, mais une projection simple et nette. Puis, laissez les muscles se relâcher, les lèvres reviennent au point neutre.
Refaites cela plusieurs fois, lentement. Sourire – relâchement jusqu'au neutre – projection – relâchement jusqu'au point neutre. Et ainsi de suite plusieurs fois.
Continuez de le faire pendant que je vous parle.
Observez : est-ce que les lèvres travaillent seules ? Ou bien est-ce que le cou vient aider ? Est-ce que la mâchoire se fige ? Est-ce que vous êtes déjà en train de pousser avec la gorge ? Bien sûr, nous ne voulons pas cela. Nous voulons des lèvres vivantes sur un corps disponible.
Alors maintenant, refaites le mouvement dans la continuité, dans la fluidité, très lent. Il ne doit pas y de rupture du mouvement. Sourire – relâchement jusqu'au neutre – projection – relâchement jusqu'au neutre – sourire – relâchement jusqu'au neutre – projection – relâchement jusqu'au neutre.
Et cherchez vraiment cette fluidité du mouvement comme une danse de lèvres qui n'embarque absolument pas tout le reste de la gorge.
Maintenant, nous allons associer ces positions à une vocalisation. Ce sera un seul son en continu, mais qui prendra la couleur du « i » quand les lèvres atteindront la position du sourire et la couleur du « u » quand elles atteindront la position de projection. Ça donnera quelque chose comme ça « i – u – i – u ». Et ainsi de suite. Imaginez que le son se produise non pas au niveau des cordes vocales, mais très à l'avant, au niveau de la cavité labio-dentale, c'est-à-dire dans cet espace entre les dents et les lèvres. Allez, encore : « i – u – i – u ». Et ainsi de suite. Prenez le temps du passage. Ne sautez pas d'une voyelle à l'autre brutalement I, U, I, U, non. Sentez le trajet, le mouvement pour passer du « i » au « u ». Sentez les lèvres qui se réorganisent, la langue aussi change de position. Sentez la forme de la bouche qui change. Sentez aussi que la couleur du son change. Encore une fois. Très bien. Gardez toujours ceci en tête : pas de force dans la gorge, la voix reste libre en recherchant l'ouverture des fenêtres comme nous l'avons vu en épisode 9.
Alors, qu'avez-vous senti dans cet exercice ?
D'abord, peut-être que les lèvres ont un vrai travail à faire. Souvent, on croit articuler alors qu'en fait, les lèvres bougent très peu. Et dès qu'on leur redonne de la mobilité, quelque chose change immédiatement : le son semble venir davantage vers l'avant ; la parole paraît plus nette, plus dessinée, plus présente.
Vous avez peut-être aussi senti que le passage « i » au « u » ne concerne pas seulement les lèvres. La langue aussi se les organise. La forme de la bouche change et avec elle, la couleur du son. Autrement dit, un tout petit déplacement extérieur transforme en réalité toute l'architecture du conduit vocal. Peut-être avez-vous perçu également une sensation de résonance plus importante à l'avant de la bouche, comme si le son venait davantage rencontrer l'espace. C'est précisément ce que nous recherchons : non pas pousser la voix, mais mieux l'orienter, mieux la faire résonner.
Alors, quelles sont les erreurs fréquentes ?
- La première, c'est de vouloir en faire trop. Un sourire trop forcé qui embarque la mâchoire, les muscles du cou et un serrage de la glotte. Nous ne cherchons pas une grimace, nous cherchons une mobilité vivante. Les lèvres doivent travailler, mais sur un fond de relâchement.
- La deuxième erreur, c'est d'aller trop vite. Quand on va trop vite, on saute d'une forme à l'autre sans sentir le trajet. Or ici, ce qui est précieux, c'est justement la continuité du mouvement, la fluidité de la transformation. C'est ainsi que votre système sensorimoteur s'enrichit, c'est-à-dire le lien entre la sensation et le contrôle du geste, amenant alors ainsi à un contrôle plus fin du geste.
- Et puis, il y a une troisième erreur plus subtile : fabriquer le son au niveau du larynx. Comme si tout partait de la gorge. Essayez au contraire d'imaginer que le son se prolonge jusqu'à l'avant, dans cet espace entre les dents et les lèvres. Cela change souvent beaucoup de choses dans la sensation et dans la qualité de la voix.
Alors, comment vous ajuster ?
- D'abord, au début, réduisez l'amplitude. Faites plus petit, plus fin, plus lent, en portant une attention très fine au ressenti.
- Ensuite, pour éviter de mobiliser le coup, imaginez que le mouvement du sourire part de la lèvre supérieure et que la lèvre inférieure se contente de suivre.
- Ensuite, revenez toujours au relâchement : sourire, puis relâcher, projection, puis relâcher. Le retour au neutre est aussi important que le mouvement lui-même.
- Et gardez cette idée très simple en tête : la voix reste libre, la gorge ne travaille pas davantage. Vous poursuivez la recherche de résonance dans l'esprit de l'ouverture des fenêtres que nous avons vu dans l'épisode 9.
Enfin, vous pouvez faire évoluer cet exercice de plusieurs projection. Vous pouvez le pratiquer d'abord sans la voix, juste avec le mouvement des lèvres. C'est le sourire projection. Puis ensuite, vous ajoutez la vocalisation « i – u – i – u ».
Puis, vous pouvez ensuite lire quelques mots, quelques phrases à haute voix en sur-articulant légèrement, en mobilisant beaucoup vos lèvres. Et cela pour que dans la vie quotidienne, alors même que vous n'y penserez pas, il reste malgré tout un meilleur niveau de mobilisation naturelle des lèvres.
C'était donc l'exercice « Sourire, projection ». Je vous invite à le pratiquer chaque jour, deux à trois minutes. Très peu de temps, mais avec beaucoup d'attention. Pratiquez-le avant un appel téléphonique, avant une réunion, avant une présentation, avant une prise de parole en public, avant un entretien important ou quand vous sentez que vos mots sortent un peu trop mous, un peu trop flous. Avec le temps, cet exercice peut vous apporter une parole plus intelligible, une voix plus rayonnante, plus de présence, plus d'éloquence. Et cette sensation précieuse Est-ce que vos mots sont vraiment portés, accompagnés jusqu'à votre interlocuteur.
Cet épisode de « Une voix, un monde » touche à sa fin. Merci de l'avoir écouté.
Si ce sujet vous parle, abonnez-vous via votre plateforme de podcasts préférée.
N'hésitez pas non plus à partager cet épisode autour de vous.
Et puis, quelques actualités.
- Je vous rappelle la sortie de mon livre « Votre voix, votre pouvoir », le 16 avril 2026. Vous y trouverez tous ces sujets avec 105 exercices à pratiquer.
- Autre nouvelle, « Une voix, un monde » va s'interrompre, temporairement : il sera suspendu pendant deux semaines, car je serai en résidence de création musicale à Vaison-la-Romaine. Et si vous habitez Vaison-la-Romaine ou ses environs, je donnerai aussi une conférence interactive le 22 avril, 2026, au Théâtre des Deux Mondes, à 18h30. Cette conférence, « La voix, puissance de relation », sera suivie d'échanges et de dédicaces.
Alors, à bientôt ,dans trois semaines, pour un nouvel épisode. En attendant, vous pouvez reprendre les anciens épisodes pour vous perfectionner.
Je vous souhaite un bon entraînement, une bonne pratique et vous allez être une voix qu'on écoute, une parole qui compte.