Bonjour et bienvenue dans « Une voix, un monde », le podcast qui s'intéresse à la voix et à la parole.
Cela ne vous a-t-il jamais étonné ? En français, comme en d'autres langues d'ailleurs, le mot « langue » désigne à la fois l'organe que nous avons dans la bouche et la langue que nous parlons – la langue française, la langue italienne, la langue espagnole. Ce n'est sans doute pas un hasard. Comme si, depuis toujours, notre vocabulaire savait déjà une chose essentielle : la langue que nous avons dans la bouche est un façonneur de parole.
Aujourd'hui, nous allons donc parler d'articulation, des articulateurs et plus particulièrement de cet articulateur majeur qu'est la langue.
Je suis Roch Jamelot, coach vocal et expert en communication orale.
Parce que mieux parler, c'est peut-être mieux vivre, parce que la parole n'est pas une marchandise, mais une responsabilité, un acte d'humanité : dans « Une voix, un monde », partons à la recherche des secrets de la parole vivante, authentique.
Chaque samedi, nous explorons ensemble une question qui nous concerne tous autour de la voix et de la parole. Et je vous transmets un exercice à mettre en pratique au cœur de votre quotidien pour nourrir votre puissance d'agir dans le monde. Car une voix qui s'élève, c'est un monde qui s’éveille.
Il y a quelque chose de très beau dans ce mot « langue ». Avec le même mot, nous parlons d'un organe du corps et d'un monde de sons, de mots, de sens partagé. Comme si notre manière de nommer les choses nous rappelait discrètement que parler n'est jamais seulement une affaire d'idées – c'est aussi une affaire de corps. Car la langue, dans la bouche, travaille en permanence. Elle bouge, elle se creuse, elle se cambre, elle s'avance, elle recule, elle participe à la prononciation des phonèmes, à la définition des voyelles, à la clarté de la parole.
Et d'une langue à l'autre, nous ne mobilisons pas la langue de la même façon. Nous n'habitons pas l'intérieur de notre bouche de la même manière quand nous parlons français, anglais ou vietnamien. Autrement dit, la langue n'est pas seulement un morceau du corps parmi d'autres. Elle est l'un des grands artisans de la parole.
La semaine dernière, nous avons exploré la résonance. Nous avons vu que la voix ne se réduit pas au son brut produit par les cordes vocales. Une fois né au niveau du larynx, ce son traverse ce qu'on appelle le conduit vocal ou tractus vocal.
Ce conduit agit comme un pavillon de résonance. Selon sa forme, sa taille, son ouverture, il n'amplifie pas les mêmes composantes du son et la voix change de timbre, de couleur, de rayonnement.
Nous avons vu aussi que ce conduit vocal n'est pas rigide. Il est mobile, plastique, vivant. La langue, les lèvres, la mâchoire, le voile du palais, l'arrière-bouche modifient sans cesse sa forme. Et c'est précisément cela qui donne une couleur distincte à chaque voyelle.
Aujourd'hui, nous allons nous intéresser à celles et ceux qui sculptent ce conduit vocal en permanence. J'ai nommé les articulateurs de la voix. Les articulateurs sont les organes qui, par leurs mouvements coordonnés, modifient la configuration géométrique du conduit vocal, ses dimensions, ses formes, ses volumes, et qui, par conséquent, façonnent le timbre des sons de la voix.
Je parle d'articulateur de la voix, mais au fait, qui sont-ils ?
Permettez-moi de faire les présentations.
Dans la famille « articulateurs », il y a le larynx.
Il peut s'élever ou s'abaisser, ce qui a pour effet de raccourcir ou d'allonger la cavité pharyngée et d'augmenter ou diminuer les cavités de résonance situées à cet endroit. En détendant la musculature externe du larynx, on permet la voix de mieux résonner. C'est l'objet de l'exercice de détente laryngée, comme nous l'avons vu dans l'épisode 4, avec cette sensation de larynx flottant au fond du puits.
Au-dessus du larynx, il y a le pharynx. C'est le tube qui se situe entre le larynx et la bouche et qui monte jusqu'à l'arrière du nez. Ses parois sont constituées de muscles qui, par leur contraction/relâchement, provoquent des rétrécissements ou des allongements modifiant dans des proportions considérables le volume et la forme de la cavité pharyngée et par suite, le timbre des sons.
Puis la mâchoire. Son ouverture agrandit la cavité buccale par abaissement du plancher buccal, et elle s'accompagne souvent d'un abaissement laryngé, comme dans le bâillement. Si cette mâchoire se fige, si elle se serre, elle gêne tout le reste. Beaucoup de personnes vivent avec une mâchoire serrée, parfois avec du bruxisme – vous savez, quand on grince des dents la nuit en particulier. Et cela entrave la liberté de l'articulation autant que la liberté de la voix. D'où l'importance de l'exercice de « mâchoire pendante », comme nous l'avons vu dans l'épisode 4. I
l y a aussi, dans la famille « articulateurs », le voile du palais.
Alors, le voile du palais, est-ce que vous savez où il est ?
Pour le sentir, je vous propose une petite exploration. Placez la pointe de la langue derrière les racines des incisives supérieures (les dents en avant, en haut). Là, vous sentez le palais dur. Et puis, reculez progressivement vers l'arrière, la pointe de la langue, ça continue d'être dur et à un moment donné, ça devient mou. Ça, c'est le début du palais mou, qu'on appelle aussi le voile du palais. Et tout au fond, alors là, vous n'allez pas pouvoir le toucher avec le bout de la langue, mais tout au fond du voile du palais, qu'est-ce qu'il y a ? Une petite chose qui pendouille, là, en l'air, qu'on appelle la luette.
Le voile du palais. C'est un peu comme une porte qui autorise ou non l'accès de l'air aux cavités nasales.
- Lorsque le voile du palais est complètement levé et plaqué contre la paroi pharyngée, l'air ne peut sortir et rentrer que que par la bouche. L'accès aux cavités nasales est fermé.
- Lorsque le voile du palais est abaissé complètement et en contact avec la langue, alors c'est par le nez que l'air va rentrer et sortir. Il ne pourra pas avoir accès à la bouche.
- Entre les deux, le palais peut se positionner de façon intermédiaire, ce qui permet notamment à l'air de passer en même temps par la bouche et par le nez – ce que l'on fait quand on prononce les voyelles nasales du français : le « in », le « un », le « an », le « on ». L'air, là, sort à la fois par la bouche et par le nez.
Et puis, dans la famille « articulateurs », il y a la langue et les lèvres.
De tous les articulateurs de la voix, ce sont ces deux-là auxquels on pense spontanément quand on parle d'articulation.
Alors, les lèvres, je ne vais pas développer leur présentation aujourd'hui, car nous les explorons plus en détail dans l'épisode 11, samedi prochain.
Et donc, la langue.
La langue est un articulateur majeur. Elle est constituée… de combien de muscles ? Un, deux, trois, quatre ?
17 muscles dans la langue ! Et elle possède une grande mobilité. Elle peut prendre des formes multiples et ainsi délimiter les cavités de résonance à l'origine des différentes sonorités de voyelles. Nous allons voir cela tout à l'heure.
D'un point de vue pratique, on peut distinguer différentes parties dans la langue :
- La pointe de la langue, qui doit être très agile, très mobile pour prononcer finement certaines consonnes.
- Puis, en reculant un peu, on arrive au dos de la langue. C'est la partie qui vient se coller au palais quand on prononce la consonne k. Allez-y, faites le k. Ça, c'est le dos de la langue qui se colle au palais.
- Il y a le fond de la langue
- Et puis, encore plus bas, la base de la langue qui est très proche du larynx. Sa position influence la taille du résonnateur pharyngé et sa détente est essentielle à une mobilité souple du larynx.
Autrement dit, la langue n'est pas un petit détail à l'intérieur de la bouche. C'est un véritable sculpteur de son.
Alors, quel est le lien entre tous ces articulateurs et les voyelles ?
Il est central. Une voyelle, ce n'est pas seulement un son qu'on émet, c'est une forme spécifique du conduit vocal.
Chaque son de la parole se caractérise par un positionnement particulier des différents articulateurs. Selon la position des lèvres, de la langue, de la mâchoire, du voile du palais et du pharynx, les cavités de résonance n'auront ni la même forme ni la même dimension. Et, comme chaque cavité, selon sa forme et son volume, amplifie certaines fréquences d'autres, la couleur des voyelles change ainsi que le timbre de la voix.
Autrement dit, les voyelles sont de la résonance organisée.
Permettez-moi une image qui va illustrer cela. Imaginez une grotte intérieure avec plusieurs salles. Quand les articulateurs bougent, ils en redessinent l'architecture. Ici, une salle devient plus vaste. Là, un passage se resserre. Plus loin, une voûte s'abaisse. Et le son, en traversant cette grotte, prend une autre couleur. Voilà comment naissent les différentes voyelles.
Et au milieu de cela, la langue joue un rôle essentiel. La position de la langue détermine la différenciation des voyelles.
Et pour rendre cela très concret, je vous propose maintenant l'exercice du jour.
Exercice du jour : La danse de la langue.
Eh oui, l'exercice du jour s'appelle « La danse de la langue ». Je le nomme ainsi car, quand on parvient à prêter une attention délicate à la langue quand on parle, on se rend compte que c'est une véritable danse perpétuelle de la langue et qu'on peut la rendre, cette danse, harmonieuse et expressive.
C'est un exercice très simple en apparence, mais très riche. Il permet de sentir concrètement le rôle de la langue dans la définition des voyelles et dans l'organisation des résonances. Installez-vous assis tranquillement sur une chaise, les deux pieds bien à plat au sol, le dos droit sans raideur.
Laissez la mâchoire se relâcher.
Laissez le larynx flotter au fond du puis. La gorge détendue, le coup reste disponible.
Nous allons chercher de la précision, pas de la force.
Placez maintenant la pointe de votre langue derrière les racines des incisives inférieures, c'est-à sentir les dents du bas, à l'endroit où elles entrent dans la gencive. Vous ne poussez pas. Vous posez simplement la pointe de la langue à cet endroit et vous la gardez là pendant tout l'exercice.
Dans cette position, dites la voyelle « i ». Faites-la durer deux secondes, puis relâchez.
Et posez-vous cette question :
- Qu'a fait ma langue sur ce « i » ? Dans quelle position était-elle ?
Vous pouvez refaire « i ».
Êtes-vous en mesure de décrire la position de votre langue ?
Maintenant, dites la voyelle « a ». Laissez aussi ce a durer deux secondes, puis relâchez.
Et posez-vous la même question :
- Où était ma langue ? Comment était-elle positionnée sur ce « a » ?
Et puis maintenant, je vais vous proposer autre chose qui va peut-être vous aider à clarifier.
Vous allez passer du « i » au « a », puis revenez au « a ».
Faites quelques allers-retours « i – a – i – a » très lentement.
Et ici ce passage peut être vraiment subtil, non pas « i », « a », mais « i – a – i »
Sentez-vous le dos de la langue qui se déplace ?
Sur le « i », il est plus avancé, plus haut. Sur le « a », il recule davantage vers le fond de la bouche et s'abaisse. L'espace de la bouche s'organise autrement.
Refaites-le plusieurs fois. Plusieurs allers-retours entre le « i » et le « a », puis le « i » puis le « a ».
Veillez à ce qu'il n'y ait pas de trou, de césure, pas de coupure entre ce « i » et ce « a », que ce soit un mouvement continu.
Et là, vous observez alors – c'est magnifique ! – un trajet de la langue, une continuité, un mouvement progressif.
Et vous pouvez maintenant ajouter une étape intermédiaire. C'est le « ou ».
« i – ou – a – ou – i », tout en observant comment la langue bouge pour aller de l'un à l'autre.
L'essentiel ici n'étant pas bien sûr la performance, mais c'est la sensation et la précision dans la sensation. Quand l'exercice fonctionne bien, on ressent généralement plusieurs choses.
1) D'abord, on découvre que la langue travaille beaucoup plus qu'on ne l'imaginait. Elle ne faisait pas un petit ajustement. En fait, elle redessine réellement l'espace intérieur.
2) Ensuite, on perçoit que les voyelles ne sont pas de simples étiquettes sonores. Ce sont des formes. Et quand la forme change, la couleur du son change aussi.
Parmi les erreurs fréquentes, je vais en mentionner trois.
1) La première, c'est de pousser avec la gorge au lieu de laisser la langue travailler. C'est ce que font beaucoup de gens quand on leur demande de prononcer une voyelle ou une autre. Ils vont serrer le larynx au lieu de simplement faire bouger la langue.
2) La deuxième, c'est de crisper la mâchoire.
3) Et la troisième, c'est d'aller trop vite sans prendre le temps de sentir le chemin entre les deux voyelles. Et je vous invite, quand vous reproduisez l'exercice, à le faire de plus en plus lentement. L'important étant de sentir. C'est comme ça que vous allez développer votre système sensorimoteur, c'est-à-dire la capacité de lier dans votre cerveau la sensation avec le mouvement.
Alors, peut-être vous posez-vous aussi la question : « Quel est le lien entre ces articulateurs et les consonnes ? »
Les différentes consonnes sont produites par des mouvements des articulateurs à des endroits très précis qui provoquent des resserrements du conduit vocal.
Par exemple, si vous prononcez la consonne « p ». Le « p » se crée grâce à une occlusion au niveau des lèvres qui libère soudain l'air qui montait en pression derrière. Comme ça.
Pour le « k », le point d'appui n'est plus au niveau des lèvres, mais il est au niveau du contact entre le dos de la langue et le palais.
Les consonnes sont des sons qui peuvent être voisés, c'est-à-dire s'accompagner de la vibration des cordes vocales, comme par exemple : B, V, Z, ou bien non voisés comme : P, F, S.
Si vous voulez vous entraîner, par exemple, sur les consonnes, vous pouvez faire quelque chose comme : T, K, en gardant la pointe de la langue toujours derrière et les racines des incisives inférieures.
T, K, T, K.
Puis en accélérant: T, K, T, K, T, K, T.
Et puis en accélérant encore.
Voilà, et ainsi de suite.
Et là, ensuite, vous pourrez vous amuser à réciter la chanson de « Ta Kati, ta quitté » de Bobby Lapointe, par exemple.
C'est juste un jeu à faire et c'est un jeu très amusant à faire avec les amis ou en famille.
« Tout à côté des catins décaties taquinaient un cocker coquin et d’étiques coquettes tout en tricotant, caquetaient et discutaient et critiquaient un comte toqué qui comptait en tiquant tout un tas de tickets de quai ». Voilà.
Vous voyez que l'articulation devient passionnante pour la prise de parole en public, la communication orale, l'éloquence, la capacité à convaincre. Parce qu'une bonne articulation ne consiste pas à gesticuler de la mâchoire ou à parler de manière artificielle. Elle consiste à préciser le geste vocal pour que la voix soit plus intelligible, plus sonore, plus riche, plus rayonnante, mais aussi plus expressive, plus diversifiée, sans pour autant forcer.
C'était donc l'exercice : « La danse de la langue ».
Je vous invite à le pratiquer chaque jour, deux à trois minutes. Portez votre attention sur les mouvements de langue quand vous passez d'une voyelle à une autre, quand vous passez d'une consonne à une autre. « Tiens, mais que fait ma langue sur telle consonne, sur telle voyelle ? »
Vous pouvez le faire chez vous, dans votre voiture à l'arrêt, avant une réunion, avant une prise de parole en public, avant une visioconférence ou simplement pour réveiller votre articulation le matin, pour réveiller votre sensorialité au niveau de la langue, et retrouver plus de clarté dans votre parole.
Avec le temps, cet exercice peut vous apporter beaucoup : des voyelles plus nettes, des consonnes plus précises, une parole plus intelligible et plus incarnée, une voix plus colorée, plus souple, plus vivante et une meilleure conscience de ce qui se passe à l'intérieur de vous quand vous parlez.
Cet épisode de « Une voix, un monde » touche à sa fin. Merci de l'avoir écouté.
Si ce sujet vous parle, abonnez-vous via votre plateforme de podcasts préférée. Ainsi, vous pourrez recevoir chaque samedi votre épisode et votre exercice pour la semaine.
N'hésitez pas non plus à partager cet épisode autour de vous à quelqu'un qui cherche à mieux articuler, à gagner en clarté dans sa communication orale ou à rendre sa parole plus vivante et plus convaincante.
Alors, à samedi prochain pour un nouvel épisode, nous aborderons, comme promis les lèvres dans l'articulation. Je vous souhaite un bon entraînement, une bonne pratique et vous allez à être une voix qu'on écoute, une parole qui compte.